Note: Cet article est d’abord paru dans la revue Argus, vol. 38, no. 1 (mai 2009). Puisqu’il n’est pas disponible en ligne ailleurs, je le rend disponible ici, augmenté de quelques hyperliens.
Un jour, Jason Epstein a présenté une machine d’une demi tonne et s’est exclamé: « Ceux qui l’auront vue en action saisiront l’essence même de l’édition du futur! »
Cette scène ne s’est pas passée au XVe siècle autour d’une presse de Gutenberg. Il s’agit plutôt d’une démonstration tenue le 10 février dernier à l’occasion de la conférence O’Reilly Tools of Change for Publishing (TOC 2009). Chaque année, cet événement prestigieux attire à New York des centaines d’éditeurs, de bibliothécaires, de libraires et d’entrepreneurs partageant tous le même défi : garder sa pertinence en tant que spécialistes de l’imprimé dans une économie et une culture qui, chaque année, devient de plus en plus numérique.
Et ce n’est pas un hasard si l’hôte de cet événement s’appelle Tim O’Reilly. Connu du public en tant qu’observateur de l’évolution du Web et défenseur du mouvement Open source, il est lui-même éditeur depuis 1973. Sa collection d’ouvrages d’informatique – souvent appelés « animal books » en raison de leurs couvertures illustrées d’estampes d’animaux – constitue une référence pour les informaticiens. O’Reilly Media ne se définit pourtant pas comme une maison d’édition. L’entreprise s’est donné le mandat de contribuer, autant par la publication d’ouvrages que par l’organisation de conférences, à « la diffusion de la connaissance des innovateurs ». Il était donc tout naturel que Jason Epstein, co-fondateur de l’entreprise On Demand Books, y trouve une tribune.
La machine qu’Epstein a présenté aux participants de TOC 2009 était la deuxième mouture d’un appareil qui avait déjà attiré beaucoup l’attention. Il s’agit de l’Espresso Book Machine (EBM), une véritable presse en miniature qui rend possible le développement de services d’impression de livres à la demande. Le premier prototype, en 2007, a été nommé invention de l’année 2007 par le magazine Time.
Non seulement cette machine permet-elle de fabriquer un livre – reliure et découpage compris – mais elle le fait en quelques minutes, à faible coût, avec une grande qualité d’impression et sans intervention humaine. Quelques clics et deux fichiers PDF suffisent à lancer l’opération. On dit que le livre ainsi produit ressemble à s’y méprendre à l’exemplaire original.
L’appareil, qui ressemble à un énorme photocopieur, n’entrerait probablement pas dans votre salon, mais pourrait certainement trouver sa place dans votre bibliothèque, à la condition que votre budget le permette.
À plus de 100 000$ pièce, ces appareils coûtent cher. Le PDG de l’entreprise croit toutefois qu’avec la demande, une production de masse pourra éventuellement en réduire les coûts à ceux d’un grand photocopieur de bureau. Dans une entrevue accordée en 2007 au blogue Future Perfect Publishing, il estime qu’un jour l’impression à la demande deviendra un service courant, disponible autant dans les librairies et les bibliothèques que dans les hôtels, supermarchés, bureaux de postes et même les bateaux de croisière. L’appareil occuperait ainsi la fonction de « guichet automatique de livres », surnom que lui a attribué la magazine Time.
Nous n’en sommes toutefois pas encore là. Jusqu’à présent, une quinzaine seulement d’EBM ont trouvé preneurs, et ce, à l’échelle mondiale. Ces clients sont de grandes bibliothèques et librairies universitaires, ou encore des entreprises voulant offrir des services d’impression à la demande à des individus cherchant un moyen de s’auto-publier à bas prix.
Pendant ce temps, à Montréal…
Fait notable, une de ces quinze machines se trouve à Montréal. En effet, selon On Demand Books, l’Université McGill aurait fait l’acquisition d’un appareil, dont la livraison serait prévue au cours du printemps.
Au moment où nous l’avons contacté, la direction des services technologiques de la bibliothèque de l’Université McGill était en période de planification de sa stratégie. Elle a préféré s’abstenir de commenter la nature des services d’impression à la demande qu’elle prévoit développer.
Pour leur part, les bibliothèques de l’Université de Montréal, de l’UQAM, de l’Université Laval et de l’Université de Sherbrooke nous ont indiqué qu’elles ne planifiaient pas effectuer, à court terme, une telle acquisition ou mettre en place un service d’impression à la demande.
Rappelons qu’à l’occasion du Congrès annuel de l’IFLA qui s’est déroulé à Québec à l’été 2008, l’Université McGill avait annoncé qu’elle entreprenait un vaste programme de numérisation et de mise en ligne des quelques 300 000 titres de sa collection de livres rares. On apprenait à cette occasion que l’université avait conclu une entente avec les entreprises américaines Kirtas Technologies et Ristech afin d’obtenir un numériseur robotique Kirtas APT BookScan 2400RA. Grâce à cet appareil permettant de numériser jusqu’à 2,400 pages à l’heure, l’importante collection de livres rares de McGill pourra se retrouver en ligne en un temps record.
Il suffit d’observer les autres bibliothèques ayant fait l’acquisition de l’EBM pour réaliser l’étendue des possibilités de cette machine en milieu universitaire. La bibliothèque des sciences Shapiro de l’Université du Michigan a été la première bibliothèque universitaire à acquérir l’EBM et à y développer des services. Ayant également été une des premières à s’associer à Google pour la numérisation de ses collections, elle dispose d’un imposant catalogue de deux millions de livres numérisés. En plus de ces ressources, elle peut puiser parmi les nombreux titres disponibles sur le Web en vertu de l’Open Content Alliance afin d’imprimer sur demande des titres pour des besoins d’enseignement et de recherche.
Ainsi, non seulement la machine permet-elle de faire circuler des livres rares et abîmés qui figurent déjà dans la collection de la bibliothèque, elle permet également d’obtenir rapidement et à faible coût, lorsque le droit d’auteur le permet, des ouvrages existant ailleurs dans le monde. Dans une université ayant elle-même entrepris un plan de numérisation et de partage de ses ressources, par exemple. En entrevue pour le journal de son université, le doyen des bibliothèques de l’Université du Michigan, Paul Courant, observe ainsi qu’en tant que bibliothèque, « nous avançons au-delà des limites de l’espace physique. »
À l’Université d’Alberta, c’est plutôt la librairie qui a hérité de l’EBM, et qui a entrepris de développer des ententes avec des éditeurs. Les libraires obtiennent des exemplaires PDF et versent des redevances en fonction du nombre d’impressions effectuées. Fini les délais, les frais de livraison et les copies non vendues! Fini également l’époque où l’on pouvait concevoir un ouvrage en ayant l’assurance que chaque exemplaire en circulation serait identique. Avec le système développé à la librairie de l’Université d’Alberta, les livres sont souvent décomposés, achetés par chapitres selon les objectifs d’un professeur, et parfois enrichis de contenus provenant d’autres sources.
Après la musique et les films, assisterons-nous à l’émergence d’une culture d’ « échantillonnage » ou de « remixage » des livres? La disponibilité d’appareils comme l’EBM stimulera-t-elle le téléchargement illégal d’ouvrages numérisés? On peut également se demander si ces appareils d’impression à la demande trouveront réellement leur public, Alors qu’on s’attend à la popularisation imminente des livres électroniques, ces appareils mobiles qui promettent d’offrir une lecture aussi confortable que le papier.
Chose certaine, l’industrie du livre n’est pas au bout de ses questionnements. Soyons assurés que Tools of Change for Publishing demeurera un événement couru pendant de nombreuses années.
Je sais que tu es à Seattle, mais c’est pas grave, tu me répondras quand tu reviendras. Je suis chez Francis et on a une question existentielle d’ordre mathématique. Quand on a un écran qu’on mesure en nombre de pouces et qu’on calcule la diagonale, si l’écran est rectangle plutôt que carré, est-ce que ça implique que plus l’écran est rectangle, plus il a une petite aire pour une même diagonale, parce qu’un carré aurait une plus grande aire pour une même diagonale?
Voilà, c’est une question élémentaire de mathématique, mais on ne connaît pas la réponse et on se disait que tu la connaîtrais sûrement. À ton retour de Seattle, j’espère que ça sera ta première priorité de répondre à notre question.
Merci et j’espère que tu passe un bon voyage.
Bye bye. (bip bip…)
Salut Sylvain,
Merci pour ta question, qui s’est aussitôt imposée comme étant mon unique centre d’intérêt depuis mon arrivée de l’aéroport, il y a deux jours.
Je comprends tout à fait d’où peuvent provenir vos interrogations, à Francis et toi. L’achat d’un écran est un événement important que l’on gagne à soigneusement préparer. Il est tout à fait louable de vouloir connaître la surface véritable qu’un écran occupe, indépendamment de sa «diagonale», une donnée qui n’évoque absolument rien dans notre imagination. Tout comme vous, je préférerais grandement acheter mes écrans au mètre carré.
Voici ma réponse:
Soit un rectangle de dimensions a par b et de diagonale d. D’après le théorême de Pythagore, on sait que
et donc que
L’aire du rectangle est
En substituant pour a, on obtient
On peut déjà voir, dans cette équation, que l’aire ne dépend pas que de la diagonale, mais bien aussi de la longueur des côtés. Afin d’avoir une meilleure idée de ce comportement, on peut dresser un graphique de la fonction A(b).
Voici donc l’aire du rectangle (ordonnée) en fonction de la longueur du côté b (abscisse)pour une diagonale fixe.
On peut voir sur ce graphique que l’aire sera maximale lorsque b = a, donc lorsque l’écran sera un carré. Pour répondre à la question, plus le rectangle est rectangle, (donc plus est élevé), plus son aire sera petite.
D’après le graphique, on peut voir que, étrangement, lorsque b augmente par rapport à a, son aire diminue plus rapidement que lorsque b diminue par rapport à a. Pourtant, a et b devraient être complètement interchangeables dans nos équations et sur le graphique. Comment expliquer cette apparente asymétrie?
Image générée par ordinateur montrant les arbres synthétiques développés par Klaus Lackner.
Il est toujours bon de se rappeler que les plantes absorbent du dioxyde de carbone, un gaz à effet de serre, et émettent de l’oxygène, un gaz essentiel au cycle de la vie. La déforestation revient donc à détruire une bonne part des «poumons de notre planète», activité particulièrement insensée en cette ère de réchauffement climatique où les humains émettent du dioxide de carbone comme jamais.
Klaus Lackner, un physicien associé à The Earth Institute, a imaginé une machine qui serait en mesure d’extraire de grandes quantités de dioxyde de carbone de l’atmosphère. Ces arbres synthétiques pourraient emmagasiner le gaz dans des minéraux, tels que des roches, qui pourraient ensuites être larguées dans le fond des mines. Vite fait bien fait.
Si on est pour remplacer nos forêts par des pylônes en plastique, il est bon de se rappeller que les arbres ne sont pas que les poumons de notre planète. Comme nous le rappelle BLDBLG il s’agit aussi de ses archives:
Every tree is a living archive, its rings a record of rainfall, temperature, atmosphere, fire, volcanic eruption, and even solar activity. These arboreal archives together reach back in time over centuries, sometimes millennia. We can even map human history through them—and onto them—tracing famines, plagues, and the passing of our own lives.
L’agence suédoise de graphisme Humans Since 1982 a récemment mis sur pied une installation qui reproduit l’affichage d’une horloge numérique à l’aide de 24 horloges mécaniques. Une horloge d’horloges, donc, et c’est justement le titre de cette invention.
De son côté, le designer britannique Duncan Shotton a mis sur pied le «Digimech clock», qui reproduit également, mais d’une toute autre manière, l’affichage des horloges numériques. Shotton y est parvenu en faisant glisser des lattes blanches sur lesquelles sont imprimées des «anti-chiffres», c’est-à-dire les lignes qui complètent celles habituellement utilisées pour représenter chaque chiffre dans les affichages numériques.
Vous êtes époustouflé par ces prouesses d’ingéniosité? Attendez de voir la Di Grisogono Meccanica DG, la star du monde de l’horlogerie mécanico-numérique.
Avec ses 651 pièces miniatures et ses tubes fluorescents qui reproduisent l’effet d’un écran à cristaux liquides, la Meccanica DG n’a rien à envier à toutes les Timex de ce monde.
Car ce n’est pas de l’horlogerie de pacotille. Il n’existerait que 177 exemplaires de cette montre hors de prix conçue pour le 15e anniversaire du fabricant de montres de luxe et bijoutier De Grisogono. «Magnificently intricate mechanical movements are more in demand than ever.» peut-on lire dans le communiqué de presse.
Dans de prochains billets, je vous introduirai au merveilleux monde de l’horlogerie numérique à la vapeur et au charbon!
Arthur Ganson, ingénieur et sculpteur, allie engrenages et poésie afin de créer des sculptures mécaniques. On peut l’entendre ci-haut lors de sa conférence tenue à TED en 2004. Le film mérite d’être écouté jusqu’au bout, car les sculptures dévoilées deviennent de plus en plus impressionnantes. Ne manquez pas de visiter le site Web de l’artiste.
Le passage à Montréal du journaliste et auteur vedette canado-new-yorkais Malcolm Gladwell n’a pas passé inaperçu. Invité il y a deux semaines par Infopresse, Gladwell est venu parler d’innovation devant une foule de gens d’affaires Montréalais conquis d’avance. Gladwell, considéré comme une des personnalités les plus influentes de l’heure, fait ces jours-ci la promotion de son plus récent livre, Outliers, qui est en tête de la liste des bestsellers du New York Times.
Tant les blogueurs d’affaires (Claude Malaison, Mario Asselin) que les médias populaires (Cyberpresse, Radio-Canada) ont souligné le passage de l’auteur à Montréal. Je n’ai pour ma part pas assisté à la conférence, et j’admets ne pas avoir lu ses livres, mais j’apprécie depuis plus d’un an ses articles publiés dans le New Yorker, magazine auquel il collabore depuis 1996.
La récente couverture médiatique de Malcolm Galdwell m’a rappelée le fascinant texte que l’on peut trouver sur son site, derrière la sobre appellation de «disclosure statement». Plutôt qu’une simple note indiquant tous les biais éventuels qu’il pourrait avoir — ce que les journalistes américains font souvent par souci de transparence —, Gladwell se livre à une réflexion poussée de plus de 6000 mots où il livre son point de vue sur sa position de journaliste souvent payé par des entreprises à titre de conférencier, pratique que de nombreuses publications interdisent à leurs journalistes.
Voici un extrait:
I think we can all agree that biases are a problem, particularly for a journalist. Writers with biases are predictable in the worst way and, more than that, they are dishonest. They pretend to have given thought to a subject, when all they’ve done is apply a fairly rigid set of preconceptions. For a writer to have an opinion, on the other hand, is a wonderful thing. The ability to form opinions is a sign of engagement with the world. And, like Michael Kinsley, I believe that the process of journalism is immeasurably improved when writers are open about their opinions.
Plusieurs critiques reprochent à Gladwell une certaine paresse intellectuelle (il utiliserait dans ses écrits les exemples qui lui servent le mieux afin de construire des théories générales). Bien que ses théories, telles que «il faut 10 000 heures de pratique avant d’être bon à quelque chose» ne survivraient sûrement pas à la rigueur scientifique, on doit reconnaître à Gladwell le talent de remettre en question les idées reçues, et de le faire de manière tout à fait passionnante. Comme le dit son collègue du New YorkerHendrick Hertzberg, «He notices head-spinning connections invisible to us non-Malcolms, leads us deep into the surprising minutiae of other people’s jobs, and gives us new ways of thinking about familiar phenomena. So what if whatever startling thesis he happens to be advancing doesn’t always apply to every situation? Isn’t it enough that he provokes thought and gives pleasure?»
Son «disclosure statement», que certains verront peut-être comme une longue auto-justification, offrira néanmoins à tous ceux qui vouent un culte à l’objectivité journalistique de bonnes raisons de changer d’idée.
La blogosphère s’est enflammée lorsque la FPJQ a adopté, lors de son congrès d’il y a une semaine, un amendement obligeant ses membres à s’engager à respecter le code de déontologie journalistique de la Fédération. Ce qui cause problème n’est pas tant la résolution que ses motivations, bien soulignées dans cet extrait du communiqué émis par la FPJQ au lendemain du congrès (version complète ici):
Le respect des règles de déontologie journalistiques est la seule chose qui distingue les journalistes professionnels des autres communicateurs publics, entreprises ou journalistes citoyens.
Le respect de ces règles donne à l’information produite par des journalistes professionnels une fiabilité et une qualité supplémentaires par rapport aux autres sources d’information.
Au fil de mes lectures, je dresse les observations suivantes:
Certains journalistes professionnels s’inquiètent de voir d’autres communicateurs jouir d’une crédibilité équivalente.
Plus généralement, on s’inquiète de la dispersion de l’attention des lecteurs et du mélange des genres, et on se demande si le public saura reconnaître l’information crédible.
La majorité des membres de la FPJQ considère que le respect de la déontologie journalistique est ce qui définit le journaliste professionnel.
La confusion entre le genre et le médium mélangent encore beaucoup trop de gens.
Je ne développerai pas ces différents constats, qui reposent pour l’essentiel sur des préjugés et mythes toujours tenaces (tels que «le blogue est un genre et non un moyen d’organiser l’information» ou «bloguer implique être peu rigoureux»). Ces constats ont été fort bien approfondis par mes collègues blogueurs (Narvic, Michelle Blanc, Bruno Boutot, Benoît Michaud, et sûrement d’autres).
Voici quelques pistes supplémentaires…
Le journaliste et l’artiste, même problème?
Qu’est-ce qu’un artiste? Qu’est-ce qu’un journaliste? Dans les deux cas, on est pris avec un problème vertigineux qui dépasse bien la définition d’un statut professionnel. Simplement dit, selon moi, est artiste celui qui se dit artiste, et ce sera aux autres artistes et au public de juger de la qualité de son travail d’artiste. Le journaliste, de mon point de vue, devrait se définir de la même manière.
Être journaliste ne signifie pas être payé pour rédiger des articles journalistiques, pas plus qu’il ne signifie être publié ou diffusé par un média d’information, pas plus qu’il ne signifie rapporter de l’information susceptible d’intéresser un public. Toutes ces définitions n’entraînent que des problèmes supplémentaires: Un journaliste étudiant est-il un vrai journaliste? Même s’il est très mauvais? Un journaliste qui ne respecte aucun principe d’éthique journalistique est-il quand même un journaliste professionnel? Et si ses articles ne sont publiés que sur un blogue? Un blogue hébergé par un journal est-il davantage journalistique qu’un autre? Un journaliste bénévole pour un magazine est-il professionnel? Et ainsi de suite.
Je suggère donc que l’on arrête de nous poser la question et qu’on laisse quiconque désire s’octroyer le titre de journaliste le faire. Tous les manuels d’introduction au journalisme le disent: pas besoin de formation spécifique. Le journalisme s’acquiert par l’expérience. Une fois qu’on laisse quiconque porter le titre de journaliste, on règle d’un coup notre problème sémantique, et on peut passer à l’étape suivante: distinguer entre les mauvais et les bons journalistes.
L’éclatement des médias et le formidable avenir de l’information
Sur le Web, par le biais du mode de publication convivial qu’est le blogue, de nombreux citoyens ont pris la parole, parfois de manière totalement amateur, mais aussi parfois de manière extrêmement réfléchie, intelligente et originale. Ce sont ces derniers qui, généralement, ont trouvé leur public.
En contrepartie, on peut observer dans les médias traditionnels un certain nombre de journalistes en manque de talent et de curiosité, ainsi que beaucoup d’excellents journalistes qui accomplissent leur travail avec professionnalisme et passion. Ce sont ces derniers qui, généralement, ont trouvé leur public.
Certes, les médias traditionnels perdent du terrain au profit de la variété et de l’authenticité de voix émergentes sur le Web. En réaction, ils tentent de protéger et solidifier l’accès à la profession, tout en se tournant, ironiquement, vers le nouveau mode de diffusion qu’est le Web.
Ce passage est obligatoire, et il est possible d’envisager que dans une dizaine d’années, l’essentiel de la diffusion médiatique se fera sur le Web, si bien qu’éventuellement la confusion entre les médiums (Web vs. imprimé; site Web traditionnel vs. blogue) s’éteindra d’elle même.
Lorsque tout le monde sera sur le Web, on pourra procéder à la comparaison rigoureuse du taux de popularité des journalistes individuels, et les comparer à celui des blogueurs. Et il y a fort à parier que les médias traditionnels tenteront de recruter ces blogueurs populaires. C’est déjà commencé: le magazine Discover vient de recruter le collectif populaire de physiciens blogueurs Cosmic Variance. Et que dire de Nate Silver, du blogue FiveThirtyEight, considéré comme un des analystes les plus crédibles lors de la dernière élection américaine, qui s’est fait inviter comme commentateur sur les chaînes nationales de télévision, et qui vient de signer un contrat d’édition de 700 000$ pour publier deux livres?
On assiste à l’émergence d’un vaste marché de communicateurs, dans lequel les lecteurs auront le pouvoir de hisser les meilleurs vers le sommet. Vaste concours de popularité qui ne tient pas compte de l’éthique du principal intéressé? Pas vraiment. Les faits non vérifiés et le sensationnalisme sont mal vus dans une large partie de la blogosphère, où règne une formidable culture d’auto-régulation et où se côtoient de l’information et de l’analyse de première qualité. Les blogueurs populaires sont généralement d’habiles communicateurs rigoureux et dévoués. Et comme l’ont dit beaucoup d’autres (par exemple Narvic), l’acte de se commettre à travers un blogue est beaucoup plus engageant que de se commettre dans un média traditionnel, qui défendent généralement ses journalistes en cas de poursuite.
L’avenir pourra être glorieux pour les médias traditionnels, à condition qu’ils reconnaissent la force de ce système afin d’identifier et d’attirer, parmi les meilleurs «blogueurs» d’aujourd’hui, ceux qui deviendront les «journalistes» de demain.