
19 décembre 2008

Le passage à Montréal du journaliste et auteur vedette canado-new-yorkais Malcolm Gladwell n’a pas passé inaperçu. Invité il y a deux semaines par Infopresse, Gladwell est venu parler d’innovation devant une foule de gens d’affaires Montréalais conquis d’avance. Gladwell, considéré comme une des personnalités les plus influentes de l’heure, fait ces jours-ci la promotion de son plus récent livre, Outliers, qui est en tête de la liste des bestsellers du New York Times.
Tant les blogueurs d’affaires (Claude Malaison, Mario Asselin) que les médias populaires (Cyberpresse, Radio-Canada) ont souligné le passage de l’auteur à Montréal. Je n’ai pour ma part pas assisté à la conférence, et j’admets ne pas avoir lu ses livres, mais j’apprécie depuis plus d’un an ses articles publiés dans le New Yorker, magazine auquel il collabore depuis 1996.
La récente couverture médiatique de Malcolm Galdwell m’a rappelée le fascinant texte que l’on peut trouver sur son site, derrière la sobre appellation de «disclosure statement». Plutôt qu’une simple note indiquant tous les biais éventuels qu’il pourrait avoir — ce que les journalistes américains font souvent par souci de transparence —, Gladwell se livre à une réflexion poussée de plus de 6000 mots où il livre son point de vue sur sa position de journaliste souvent payé par des entreprises à titre de conférencier, pratique que de nombreuses publications interdisent à leurs journalistes.
Voici un extrait:
I think we can all agree that biases are a problem, particularly for a journalist. Writers with biases are predictable in the worst way and, more than that, they are dishonest. They pretend to have given thought to a subject, when all they’ve done is apply a fairly rigid set of preconceptions. For a writer to have an opinion, on the other hand, is a wonderful thing. The ability to form opinions is a sign of engagement with the world. And, like Michael Kinsley, I believe that the process of journalism is immeasurably improved when writers are open about their opinions.
Plusieurs critiques reprochent à Gladwell une certaine paresse intellectuelle (il utiliserait dans ses écrits les exemples qui lui servent le mieux afin de construire des théories générales). Bien que ses théories, telles que «il faut 10 000 heures de pratique avant d’être bon à quelque chose» ne survivraient sûrement pas à la rigueur scientifique, on doit reconnaître à Gladwell le talent de remettre en question les idées reçues, et de le faire de manière tout à fait passionnante. Comme le dit son collègue du New Yorker Hendrick Hertzberg, «He notices head-spinning connections invisible to us non-Malcolms, leads us deep into the surprising minutiae of other people’s jobs, and gives us new ways of thinking about familiar phenomena. So what if whatever startling thesis he happens to be advancing doesn’t always apply to every situation? Isn’t it enough that he provokes thought and gives pleasure?»
Son «disclosure statement», que certains verront peut-être comme une longue auto-justification, offrira néanmoins à tous ceux qui vouent un culte à l’objectivité journalistique de bonnes raisons de changer d’idée.
17 décembre 2008
La blogosphère s’est enflammée lorsque la FPJQ a adopté, lors de son congrès d’il y a une semaine, un amendement obligeant ses membres à s’engager à respecter le code de déontologie journalistique de la Fédération. Ce qui cause problème n’est pas tant la résolution que ses motivations, bien soulignées dans cet extrait du communiqué émis par la FPJQ au lendemain du congrès (version complète ici):
Le respect des règles de déontologie journalistiques est la seule chose qui distingue les journalistes professionnels des autres communicateurs publics, entreprises ou journalistes citoyens.
Le respect de ces règles donne à l’information produite par des journalistes professionnels une fiabilité et une qualité supplémentaires par rapport aux autres sources d’information.
J’ai suivi avec intérêt ce dossier, qui avait débuté quelques semaines auparavant lorsque le Parti Conservateur avait permis à certains blogueurs d’assister au même titre que les journalistes à son prochain congrès. Je me joins humblement à la discussion, quoique un peu tardivement…
Au fil de mes lectures, je dresse les observations suivantes:
Je ne développerai pas ces différents constats, qui reposent pour l’essentiel sur des préjugés et mythes toujours tenaces (tels que «le blogue est un genre et non un moyen d’organiser l’information» ou «bloguer implique être peu rigoureux»). Ces constats ont été fort bien approfondis par mes collègues blogueurs (Narvic, Michelle Blanc, Bruno Boutot, Benoît Michaud, et sûrement d’autres).
Voici quelques pistes supplémentaires…
Qu’est-ce qu’un artiste? Qu’est-ce qu’un journaliste? Dans les deux cas, on est pris avec un problème vertigineux qui dépasse bien la définition d’un statut professionnel. Simplement dit, selon moi, est artiste celui qui se dit artiste, et ce sera aux autres artistes et au public de juger de la qualité de son travail d’artiste. Le journaliste, de mon point de vue, devrait se définir de la même manière.
Être journaliste ne signifie pas être payé pour rédiger des articles journalistiques, pas plus qu’il ne signifie être publié ou diffusé par un média d’information, pas plus qu’il ne signifie rapporter de l’information susceptible d’intéresser un public. Toutes ces définitions n’entraînent que des problèmes supplémentaires: Un journaliste étudiant est-il un vrai journaliste? Même s’il est très mauvais? Un journaliste qui ne respecte aucun principe d’éthique journalistique est-il quand même un journaliste professionnel? Et si ses articles ne sont publiés que sur un blogue? Un blogue hébergé par un journal est-il davantage journalistique qu’un autre? Un journaliste bénévole pour un magazine est-il professionnel? Et ainsi de suite.
Je suggère donc que l’on arrête de nous poser la question et qu’on laisse quiconque désire s’octroyer le titre de journaliste le faire. Tous les manuels d’introduction au journalisme le disent: pas besoin de formation spécifique. Le journalisme s’acquiert par l’expérience. Une fois qu’on laisse quiconque porter le titre de journaliste, on règle d’un coup notre problème sémantique, et on peut passer à l’étape suivante: distinguer entre les mauvais et les bons journalistes.
Sur le Web, par le biais du mode de publication convivial qu’est le blogue, de nombreux citoyens ont pris la parole, parfois de manière totalement amateur, mais aussi parfois de manière extrêmement réfléchie, intelligente et originale. Ce sont ces derniers qui, généralement, ont trouvé leur public.
En contrepartie, on peut observer dans les médias traditionnels un certain nombre de journalistes en manque de talent et de curiosité, ainsi que beaucoup d’excellents journalistes qui accomplissent leur travail avec professionnalisme et passion. Ce sont ces derniers qui, généralement, ont trouvé leur public.
Certes, les médias traditionnels perdent du terrain au profit de la variété et de l’authenticité de voix émergentes sur le Web. En réaction, ils tentent de protéger et solidifier l’accès à la profession, tout en se tournant, ironiquement, vers le nouveau mode de diffusion qu’est le Web.
Ce passage est obligatoire, et il est possible d’envisager que dans une dizaine d’années, l’essentiel de la diffusion médiatique se fera sur le Web, si bien qu’éventuellement la confusion entre les médiums (Web vs. imprimé; site Web traditionnel vs. blogue) s’éteindra d’elle même.
Lorsque tout le monde sera sur le Web, on pourra procéder à la comparaison rigoureuse du taux de popularité des journalistes individuels, et les comparer à celui des blogueurs. Et il y a fort à parier que les médias traditionnels tenteront de recruter ces blogueurs populaires. C’est déjà commencé: le magazine Discover vient de recruter le collectif populaire de physiciens blogueurs Cosmic Variance. Et que dire de Nate Silver, du blogue FiveThirtyEight, considéré comme un des analystes les plus crédibles lors de la dernière élection américaine, qui s’est fait inviter comme commentateur sur les chaînes nationales de télévision, et qui vient de signer un contrat d’édition de 700 000$ pour publier deux livres?
On assiste à l’émergence d’un vaste marché de communicateurs, dans lequel les lecteurs auront le pouvoir de hisser les meilleurs vers le sommet. Vaste concours de popularité qui ne tient pas compte de l’éthique du principal intéressé? Pas vraiment. Les faits non vérifiés et le sensationnalisme sont mal vus dans une large partie de la blogosphère, où règne une formidable culture d’auto-régulation et où se côtoient de l’information et de l’analyse de première qualité. Les blogueurs populaires sont généralement d’habiles communicateurs rigoureux et dévoués. Et comme l’ont dit beaucoup d’autres (par exemple Narvic), l’acte de se commettre à travers un blogue est beaucoup plus engageant que de se commettre dans un média traditionnel, qui défendent généralement ses journalistes en cas de poursuite.
L’avenir pourra être glorieux pour les médias traditionnels, à condition qu’ils reconnaissent la force de ce système afin d’identifier et d’attirer, parmi les meilleurs «blogueurs» d’aujourd’hui, ceux qui deviendront les «journalistes» de demain.
10 décembre 2008
Si elle veut retourner à l’opposition, l’ADQ aurait tout avantage à souhaiter que la population québécoise diminue. C’est ce qu’on peut déduire d’un article scientifique publié hier, qui tombe particulièrement à propos dans le contexte de l’élection québécoise d’avant-hier. Des physiciens américains et britanniques expliquent, à partir de principes relevant de la physique des systèmes complexes, pourquoi le pouvoir des démocraties parlementaires se partage souvent entre deux partis importants qui gouvernent à tour de rôle, laissant peu de place à la percée d’un tiers parti.
L’étude de D. Volovik, M. Mobilia et S. Redner, Dynamics of Strategic Three-Choice Voting, a été déposée sur l’archive ouverte des physiciens arXiv, moins de 24h après l’annonce des résultats de l’élection provinciale québécoise, qui a rétabli le Parti québécois à l’opposition, reléguant l’Action démocratique du Québec (ADQ) au troisième rang qu’elle a connu depuis sa fondation en 1994, exception faite des derniers 18 mois.
La difficulté de s’extirper du troisième rang s’explique par la réalité du vote stratégique. On sait que ceux qui supportent les partis minoritaires votent parfois pour leur parti, et parfois stratégiquement pour un des deux partis principaux, «contre le parti qu’ils aiment le moins». Les auteurs de l’étude ont inclus ce phénomène dans le modèle d’une population où les membres peuvent occuper un de trois états idéologiques distincts. Ils ont fait évoluer ce système en y introduisant un biais qui défavorise la position idéologique minoritaire, ce biais représentant justement le vote stratégique.
Selon les observations des physiciens, les tiers partis ne sont pas destinés à être continuellement confinés au troisième rang. Ils peuvent être soudainement propulsés au pouvoir ou à l’opposition en raison de fluctuations stochastiques qui déstabilisent le système. Ce sont là des événements imprévus et aléatoires, certainement courants en politique réelle.
L’étude montre que les chances de se tirer de son statut minoritaire sur la base de ces variations aléatoires diminue plus la population d’électeurs est grande. Cela explique peut-être pourquoi le Nouveau parti démocratique n’est jamais parvenu à devenir le parti d’opposition du Canada, alors qu’il forme le gouvernement du Manitoba et est à l’opposition dans trois autres provinces. Et cela explique peut-être aussi la montée fulgurante de l’ADQ en 2007, qui aurait été tirée stochastiquement de son état stable de troisième parti, avant de le regagner, tête basse, avant-hier.
5 décembre 2008
Ce ne serait pas tant l’arrivée des nouvelles technologies ou la convergence des médias qui auraient transformé la profession, selon le journaliste Samuel Freedman. S’il remarque que le journalisme a généralement perdu en qualité, c’est pour lui dû à une dévalorisation du métier dans l’opinion publique et à la popularité d’une tendance journalistique alliant cynisme, manque de rigueur et platitude stylistique.
Le journalisme est un métier qui s’apprend avant tout par l’expérience. Samuel G. Freedman — journaliste au New York Times et professeur de journalisme à la Columbia School of Journalism — l’a bien compris. Dans Letters to a Young Journalist, publié en 2006, il se tient donc loin de la théorie et se charge plutôt de dévoiler, avec grande générosité, ses impressions sur la profession. Pour ce faire, il se base sur 35 années d’expérience, que l’on devine riches en apprentissages.
On voit bien, à la lecture de Letters… que l’intention de Freedman est de confronter l’apprenti journaliste à des questions, dont beaucoup sont d’ordre éthique, auxquelles il n’aurait probablement pas songé. Les commentaires qu’il livre, basés sur ses propres expériences et observations, sont toujours sages et réfléchis. Il nous met par exemple en garde quant aux sources anonymes. Selon lui, il est parfois préférable de refuser à un informateur potentiel le privilège de l’anonymat. Sans cette sécurité, les informations obtenues de l’informateur peuvent perdre en sensationnalisme, mais gagneront en véracité.
À la fin de ses études, Freedman avait déjà une longue expérience au sein du journalisme étudiant. Il a débuté sa carrière professionnelle dans un journal local, le Courier News du New-Jersey, comme reporter de nuit. C’était l’époque des machines à écrire et des salles de rédaction enfumées, où la profession de journaliste était ancrée dans un traditionalisme que Freedman évoque avec nostalgie. Au fil de ses expériences, il travaille pour une variété de journaux, jusqu’à ce que sa carrière le mène à l’institution prestigieuse qu’est le New York Times.
Freedman est un journaliste manifestement rigoureux et réfléchi. Il se préoccupe autant de son style d’écriture que de la fine documentation de ses articles. Il s’en prend aux reporters qui ne font pas l’effort de quitter la salle de rédaction. On peut reconnaître, selon lui, la qualité d’un bon journaliste à l’usure de ses souliers. Cela dit, pour lui, rien ne sert d’interviewer des dizaines de témoins si on n’a pas au préalable une idée du propos central de notre article et de l’angle par lequel on désirer l’aborder.
On ne retrouvera pas dans ce livre de conseils techniques tels que le matériel à employer pour conduire une entrevue. Ce sont là des considérations qu’il juge futiles. Il dit à ce sujet: «Vous pouvez prendre vos notes avec un bâton dans une tablette d’argile en cunéiformes et exceller si vous avez suffisamment d’intelligence, de ténacité, d’empathie pour l’expérience humaine et d’appréciation de la complexité. Ce sont là les choses qui comptent.». Tout est dans l’approche, donc, et non dans la méthode.
Ce livre s’adresse avant tout aux étudiants en journalisme et aux journalistes qui débutent dans la profession. Particulièrement pour un débutant, il s’agit d’un ouvrage très éclairant sur les possibilités qu’offre le style journalistique. Par de nombreux extraits, Freedman montre que l’utilisation de procédés littéraires – comme la description de scènes ou de détails apparemment anodins — permet de donner un ton bien particulier à un reportage. Loin d’enlever à la véracité des faits mentionnés, ces procédés stylistiques permettent au lecteur de s’en faire une représentation bien plus réaliste. Il est certain que de tels exemples serviront de sources d’inspiration pour de nombreux jeunes journalistes parfois démotivés par ce qu’ils lisent habituellement dans la presse.
3 décembre 2008
Dans une récente interview à la radio de BBC, Chris Anderson et Alain de Botton se livrent à un intéressant échange sur le thème des idées. En voici un extrait, gracieusement retranscrit par moi-même.
Alain de Botton — I think an original idea is one that picks up accurately on something that is missing from the world as it is currently arranged and points the way to some sort of change that a broad range of people can see as beneficial. There are not that many ideas around at any one time that we can necessarily see. But they’re there bubbling away, and I think part of the role of media and other organs of diffusion is to sort of look out for ideas that may be not as powerful as they should be, that deserve a bit more of an airing.
Chris Anderson — In many ways, what we are trying to do at TED.com is trying to turn that process by which an idea is created and especially communicated to other people. Traditionally that process has domains associated to it, like education or lectures, and you think of people behind a lectern giving a boring talk or something like that. Whereas it can be done in a way that is truly thrilling and inspiring. It can be made theatrical, it can be made dramatic.
Alain de Botton — It’s often been said that we don’t live in an age with big ideas anymore. Some of us look back with nostalgia to times when Marxism, feminism, seemed like suitably sized ideas. When we think of big ideas like that, it’s often to do with certain simplicity, you know, « kill all rich people » or « women should leave their home and go to the workplace ». I share the nostalgia for big ideas, but I’m also weary of them to some extent. I think that part of the problem of a big idea, as it’s sometimes defined in the media, is that it has a certain simplicity and naivety to it. Many of the best ideas are really quite secular and quite small and have to do with very small but very important improvements to certain areas of life: an aspect of how to teach mass, a side of how you improve insulation in a building. These are not necessarily things that will get people out in the street, but they are significant ideas nevertheless.
BBC — But in the search for new ideas, regardless of their size, won’t people be more likely to be inspired by the idea that they could do something big and life-changing for everyone? And if it’s something smaller and unimportant, where’s the inspiration in that?
Alain de Botton — The inspiration is that there can be changes to the way we live, and the changes come through ideas. And you can almost look at the way that Obama got elected by this. He didn’t say « I’ve got one big idea ». He said « We can make a change ». And I think that’s the right way to do it. If you say you’ve got one big idea, and that idea somehow comes on stock as one big idea normally does, then you’re in trouble. Much better to say we can find inspiration and we can make a change, and then look for the smaller ones.
Pour écouter l’entièreté de la discussion, rendez vous ici.
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Rédigé par Vincent Audette-Chapdelaine