Archives pour octobre 2008

30 octobre 2008

Contre la discrimination des durées

Une légende veut que Walt Disney se soit fait cryoniser avant sa mort dans l’espoir que des avancement de la médecine puissent un jour le ramener à la vie. En fait, rien n’est plus faux: il s’est fait incinérer.

Aujourd’hui, je vous présente Daniel Hillis, un homme dont le parcours soulève des questions auxquelles nous tenterons de répondre. Pourquoi cet homme a-t-il construit un dinosaure robotisé? Comment en est-il venu à promouvoir «la pensée à long terme»? Contrairement à la fable nécrologique de Walt Disney, la légende qui suit est vraie.

Quatorze ans avant sa mort, Walt Disney met sur pied Walt Disney Imagineering. Cette société obtient la mission de s’occuper du développement technologique de son empire du divertissement, notamment pour le développement des parcs d’amusement.

Le jeu de mot «imagineering» est apparu dans la seconde guerre mondiale, comme l’indique The Cullman Banner, un journal de l’Alabama: «War brings new words — or brings back old ones in new attire. Remember « camouflage, » « strafing, » « canteen » and « doughboy » of World War I? Here’s a brand-new one, a child of World War II: « Imagineering. » A combination of imagination and engineering, it’s defined as « the fine art of deciding where we go from here. »» L’art de choisir où l’on se dirige? Daniel Hillis, un entrepreneur américain né au Maryland en 1956 — et «imagénieur» en devenir — n’est pas étranger à ce genre de questionnements.

En 1983, alors qu’il est toujours étudiant au MIT en robotique, Hillis fonde Thinking Machines, une entreprise de super-ordinateurs dont la devise est «We’re building a machine that will be proud of us». Cette entreprise — autour de laquelle a notamment gravité le physicien et joueur de batterie brésilienne Richard Feynman — connaît ses heures de gloire, mais fait néanmoins faillite en 1994. Une grande partie des employés se font alors recruter par Sun Microsystems. Daniel Hillis, pour sa part, se fait embaucher dans l’équipe de recherche et développement de Walt Disney Imagineering, et doit désormais, qu’il le veuille ou non, assumer le titre d’«imagénieur».

Pendant ses années à Walt Disney Imagineering, Daniel Hillis conçoit notamment un dinosaure robotisé grandeur nature. Dans une entrevue qu’il accorde en 2006 au journal Computers in Entertainment, Hillis explique ainsi les motivations de son équipe:

One of the most interesting problem that Disney has, in their theme parks, is that the ride has become so exciting that people want to spend all their time inside the rides. So when they are waiting in line to get into the rides, it’s frustrating to them. One of the things that I started to think about was, how can we make the park on the outside of the rides more exciting?

L’histoire ne dit pas si cet épisode fut significatif dans le parcours de Hillis, mais il n’est pas difficile d’y voir le germe d’une préoccupation émergente pour le temps et la vision restreinte et effrénée que l’humain moderne en a. En effet, comment mieux montrer à ses semblables la contradiction de leur mode de vie que de les exposer à des dinosaures — qui régnèrent sur Terre il y a 230 millions d’années — pendant les heures qu’ils sont prêts à attendre pour goûter à trois minutes d’excitation frénétique dans un manège?

Dans les années 1990, Hillis commence à rêver d’une horloge pouvant mesurer les millénaires. De ce rêve naîtra la Long Now Foundation, une organisation qui finance et initie projets et réflexions autour de la pensée à long terme. J’aurai certainement l’occasion de traiter de certains de ces projets par le biais de ce blogue.

Dans la description de sa mission, Long Now révèle ses motivations: «The Long Now Foundation hopes to provide counterpoint to today’s « faster/cheaper » mind set and promote « slower/better » thinking». Il ne s’agit donc pas tant de promouvoir la pensée à long terme que de faire l’anti-promotion de la pensée à court terme.

Je suis étonné de constater que plusieurs voient une corrélation directe entre les longues périodes de temps — Long Now propose de penser en terme d’une période de 10 000 ans — et la lenteur. Pour plusieurs, penser à long terme est équivalent à prendre le temps de bien faire les choses et savourer le temps qui passe.

Pourtant, rien n’empêcherait quelqu’un d’être un grand amateur du mode de vie effréné qui est le nôtre, tout en étant convaincu de son effet bénéfique pour l’humanité dans les millénaires à venir. Bref, d’être un hyperactif du long terme.

Les personnes qui prônent le long terme et la lenteur en viennent en fait paradoxalement à promouvoir un mode de vie très axé sur le moment présent. Tout ce qu’elles rejettent, c’est donc la pensée à court terme.

Pourquoi donc être contre des préoccupations relatives à une période de temps donnée? Je ne dis pas que le court terme soit plus digne d’intérêt que le long terme. Je dis qu’il a droit à une dignité identique. Long Now n’a pas plus raison d’adopter une pensée à long terme que les adeptes de la société de consommation ont raison d’adopter une pensée à court terme.

Je suis contre la discrimination des durées. Et vous?

22 octobre 2008

Immersion: de la quatrième dimension à la troisième, en passant par le Web

Bouteille de Klein

Le 20 août 2003, Clifford Stoll terminait sa plus ambitieuse création: une bouteille de vitre d’un mètre de haut, le fruit de deux années de préparation et de travail. Pas facile de souffler une bouteille qui n’a aucun volume et n’a qu’un seul côté.

Ces 15 kg de verre forment une bouteille de Klein, ou plus précisément l’immersion tridimensionnelle d’une bouteille de Klein, un objet mathématique qui n’existe que dans un espace à quatre dimensions et qui possède des propriétés étonnantes. Comme le dit lui-même Clifford Stoll, « Cela chatouille les topologistes et amuse les visiteurs ».

Père au foyer et résident d’Oakland, Californie, Clifford Stoll souffle des bouteilles de Klein et les vends sur le Web depuis 1996. En plus d’avoir un volume nul, les bouteilles de Klein ont la propriété de n’avoir qu’un seul côté. Autrement dit, il est impossible de définir une frontière entre un intérieur et un extérieur. Une fourmi pourrait se promener sur toute la surface sans jamais devoir franchir le rebord de la vitre. En fait, si on découpe l’objet en suivant une certaine trajectoire, on obtient deux bandes de Möbius, cette fameuse surface fermée qui a notamment inspiré le logo universel des matériaux recyclables.

De son côté, Alan Bennett, un verrier anglais, commence à souffler des bouteilles de Klein en 1995. Bennett a choisi de pousser l’expérience un cran plus loin que ne l’a fait Stoll, se donnant l’objectif d’obtenir des bouteilles qui peuvent se découper en trois bandes de Möbius.

Tenez-vous bien: il y parvient. Le résultat, une bouteille qui s’auto-intersecte trois fois, sera nommé « Vaisseau d’Ouslam », en l’honneur, nous apprend Bennett, d’un « oiseau mythologique qui tourne en rond en traçant des cercles de plus en plus petits, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans son propre derrière ».

Clifford Stoll ne fait pas que souffler du verre sur sa propriété d’Oakland. Astrophysicien de formation, il s’est rendu célèbre dans les années 1980 pour être parvenu à piéger Markus Hess, un pirate informatique allemand employé par le KGB pour espionner le gouvernement américain.

Clifford Stoll travaille à cette époque comme administrateur du système informatique du Lawrence Berkeley Laboratory. Alors qu’il tente de résoudre un problème informatique, il détecte une présence suspecte dans le réseau. Que faire?

C’est en prenant leur douche que Clifford Stoll et sa femme élaborent une stratégie qui mènera à l’arrestation du pirate. Leur ruse: inclure sur le réseau du laboratoire une série de faux documents militaires et localiser l’intru alors qu’il tente de les consulter.

Cette tactique sera nommée « Operation Showerhead ».

Dix ans plus tard, en plein boom d’Internet, alors qu’autour de lui s’enrichissent toute une génération de jeunes informaticiens californiens, Clifford Stoll commence à vendre des bouteilles de Klein pour arrondir ses fins de mois.

C’est à cette époque qu’il remet publiquement en question, notamment à travers son livre Silicon Snake Oil, le rôle bénéfique d’Internet pour les sociétés futures. Dans The Internet? Bah!, un article publié en 1995 dans Newsweek, il se montre même sceptique vis-à-vis des promesses du Web de pouvoir transformer les habitudes des consommateurs.

S’il était sceptique en 1995 que les consommateurs allaiant vraiment acheter des livres et des journaux en ligne, il doit aujourd’hui reconnaître qu’il est possible d’y acheter pratiquement n’importe quoi: des livres, des journaux… et même des immersions 3D de bouteilles à quatre dimensions.